Bakary, avez-vous travaillé lundi?

Oui, j’ai travaillé. J’ai commencé à 7h30. Quand je rentre à 14h, je fais la sieste. Je suis pas un gros dormeur d’habitude. Mais on se lève tôt et c’est assez physique. Je fais près de 10 km dans les couloirs de l’hôpital, 13.000 pas pour être exact.

Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler dans un hôpital parisien?

Je l’ai su par un membre de ma famille. L’hôpital cherchait des gens pour pouvoir faire le ménage, parce que cette période est très dure pour eux. Il manquait du monde. Des gens refusent de venir travailler. Il y a des gens malades. Et puis il y a de gens qui ont peur, tout simplement. Venir travailler à l’hôpital, ce n’est pas quelque chose de facile.

Et pourquoi avoir décidé de vous porter volontaire?

Le mérite revient à mon neveu, Zakaria, qui a eu l’idée en premier. Je l’ai fait par solidarité. Envers lui, d’abord. Et envers le personnel soignant, ensuite. Ce sont des décisions qu’on prend sans vraiment réfléchir. Ça s’est fait sur un coup de tête, sans savoir dans quel hôpital, sans savoir comment, ni où. Les questions arrivent après. Au départ, j’ai accepté de le faire parce que dans ma tête, je me disais : « Si ça peut éviter aux aides-soignantes de le faire, c’est formidable ».

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Que faites-vous exactement?

Alors en arrivant, il y a huit jours, j’ai récupéré un seau et du produit désinfectant. Je fais tremper des chiffons, environ 40 ou 50 dans le produit, au sous-sol. Et là, j’attaque. Il y a plusieurs bâtiments : Rossini, Saint-Périne et Chardon. Je désinfecte tout, dans deux des trois bâtiments. Je nettoie tout ce qui est à portée de la main. Les rampes, les interrupteurs, les poignées de portes, les fenêtres, les tours de fenêtre…  A chaque étage, il y a trois maisons. Une maison, c’est une dizaine de chambres. Et des postes de soin. Entre chaque maison, il y a un petit salon, où se regroupaient les familles. Maintenant, c’est vide. Rossini et Sainte-Périne, c’est la gériatrie et les gérontologie. Les visites sont interdites depuis des semaines. A Sainte-Périne, c’est beaucoup plus grand. A chaque étage, il y a quatre services. Et là, c’est presque 25 chambres par service. Je ne rentre pas dans les chambres si la porte est fermée. Mais si c’est ouvert, je fais aussi les poignées de portes des chambres et l’interrupteur.

Bakary Meité

Vous ne le considérez pas comme un métier dégradant…

Non. Ce n’est pas dégradant. Parce que c’était le boulot de ma mère pendant 30 ans. Très honnêtement, c’est dur. Mais je reçois tellement de remerciements de la part des aides-soignantes… C’est très valorisant. Les rôles s’inversent. Dans la situation actuelle, elles sont soulagées et j’ai l’impression de faire quelque chose de fou. Elles peuvent se consacrer à leur boulot. Alors je me sens utile. C’est ça, en fait : je me sens utile.

Avez-vous l’impression d’être en première ligne?

C’est indéniable. On parle de moi, mais au final, je ne suis pas grand-chose. Je travaille avec des gens qui font ça toute leur vie. Ce sont des gens qui sont tous d’origine étrangère et ils sont en première ligne. C’est ça la France. Ils arrivent le matin très tôt. Ils sont au contact des patients. J’ai des collègues, avec le charriot, elles rentrent carrément dans les chambres. Elles sont au contact direct des patients. Elles sont équipées, mais elles, elles sont clairement en première ligne.

Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont marqué?

Ce qui me frappe le plus ? Je vois plein de trucs… Je vois plein de choses qui m’ont marqué, dans l’attitude des aides-soignantes, des infirmières, des médecins. On parle de pénurie de masques, de surblouses qui manquent, du « plan blanc » qui fait qu’ils n’auront pas de vacances avant des mois. Et puis, il y a les patients. Il y a des gens très mal en point. Tu vois des choses, tu entends des bruits. Des sons que je ne pensais pas entendre un jour. Ce n’est presque plus humain. Les gens sont en souffrance. Le dernier étage, ce sont les soins palliatifs. Il y a des râles, des pleurs, des grognements, des visages déformés par la douleur. C’est dur. Je suis rentré dans une chambre et j’ai eu l’impression qu’elle était vide. Et au deuxième coup d’oeil, seulement, j’ai vu une femme tellement petite, tellement recroquevillée derrière sa tablette, qu’elle avait presque disparu. Je vois des enveloppes, des boites « test Covid 19″… Ce n’est déjà pas un service facile. Mais là, avec la crise sanitaire, c’est très dur. Mais autour de moi, je vois des gens qui gèrent vraiment. C’est incroyable ! Tu reviens le lendemain et le patient est mieux.

Bakary Meité

Cette expérience va-t-elle vous changer?

Je sais pas si ça va me changer. Mais il y a des choses que je ne pourrai jamais oublier. L’hôpital, ce n’est jamais vraiment drôle. Mais là, y aller tous les jours, c’est un autre monde. Alors, oui, je pense que ça peut changer un homme.

Les gens ont-ils peur autour de vous?

Il y a de la frustration, ça n’est pas toujours possible de voir la famille. Il y a de la peur avec le manque de protection. Mais il y a une détermination incroyable. Elles font leur boulot. Dans mon service, il n’y a que des gens d’origine d’africaine, très croyants. Et ça joue. Quelque part, on est en mission. Ce que je dois faire, c’est désinfecter pour éviter qu’il y ait des microbes et des germes. C’est ma mission. Il y a des patients qui sont mieux que d’autres et qui se déplacent. Et quand je vois un patient s’aider de la rampe, je me dis : voilà, je sers à ça. C’est une mission. Et je suis fier de faire ce que je fais. Je me dis que je fais quelque chose d’utile. Quelque chose de bien.

Avez-vous un message à faire passer?

Déjà, que je ne suis pas le seul à faire des choses. Le monde du rugby s’est engagé, à différents niveaux. Et ça me rend fier aussi. Ensuite, j’aimerais vraiment rend hommage à mes collègues de l’hôpital. Et gros respect au personnel soignant. Je leur tire mon chapeau. Moi, je suis de passage et eux seront encore là. Ces équipes-là, elles n’ont pas attendu un crise sanitaire pour faire tout ça.

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