Portimão, sud du Portugal. C’est dans cette cité portuaire prisée par les touristes, où les températures flirtent actuellement avec les 20°C, que Mathieu van der Poel attaque mercredi sa saison sur route à l’occasion du Tour de l’Algarve. Un changement de décor radical pour celui qui a passé l’hiver dans des sous-bois sur des circuits tapissés de boue. Au début du mois, en Suisse, il est devenu champion du monde de cyclo-cross pour la troisième fois de sa jeune carrière. Dans les prochaines semaines, le prodige néerlandais de vingt-cinq ans sera l’un des grands favoris à chaque fois qu’il prendra le départ d’une classique. Aussi bien sur les pavées que sur les Ardennaises. Le Slovaque Peter Sagan, le nouveau chouchou du public français Julian Alaphilippe et le Belge Wout Van Aert compteront parmi ses rivaux les plus sérieux. Leur point commun? Le cyclo-cross. Les deux premiers ont démarré leur carrière par cette discipline en collectant les médailles mondiales chez les juniors, tandis que le troisième a pris la quatrième place des derniers Mondiaux après s’être imposé en 2016, 2017 et 2018. Trop gros pour être une simple coïncidence. Le cyclisme sur route a changé de visage ces dernières années et les crossmen (ou ex-crossmen) ont pris le pouvoir.

« Ce n’est évidemment pas un hasard. Le cyclo-cross est une école de formation idéale, peut-être la plus complète. Les meilleurs crossmen ne peuvent devenir que d’excellents coureurs sur route. Le cyclo-cross leur permet de développer des qualités physiques et mentales qui feront la différence dans le peloton, à commencer par l’explosivité. En plus d’avoir de gros moteurs, ils sont capables de reproduire des efforts brefs et violents », souligne d’entrée Dominique Arnould, dernier Français champion du monde de cyclo-cross (1993) et actuel directeur sportif au sein de l’équipe Total-Direct Energie. Disputées pendant un peu plus d’heure sur des tronçons d’environ trois kilomètres, entre octobre et février, les courses de cyclo-cross se nourrissent de montées courtes mais raides, de dénivelés conséquents et de virages techniques qui imposent des relances appuyées. Les changements de rythme sont la norme. Etre à bloc, tout le temps, est la seule option. Sur des tracés balayés par le vent et la pluie, il faut être capable de pédaler dans la boue, porter son vélo pour passer des escaliers et sauter les planches qui veulent vous pousser à la faute.

Gros moteur et bagage technique

« Le niveau d’intensité sur une épreuve de cyclo-cross se rapproche de ce que l’on retrouve sur un contre-la-montre ou dans la dernière heure d’une classique. Contrairement à ce que l’on peut penser, rester quatre ou cinq heures sur un vélo, ce n’est pas un souci pour un cycliste professionnel. Sinon pourquoi retrouverait-on si souvent une centaine de coureurs au pied du Poggio sur Milan-San Remo, après 300 bornes de course? Pour sortir du lot, il faut savoir répondre aux attaques au moment où les jambes brûlent dans les derniers kilomètres. Ce n’est pas un problème pour les crossmen. Ils ont cette capacité à se concentrer sur un effort intense et à faire parler leur pointe de vitesse », relève Frédéric Grappe, responsable du pôle performance chez Groupama-FDJ. Là où certains coincent, les crossmen ont encore le gaz nécessaire pour mener une poursuite, former une échappée ou régler un sprint, à condition bien sûr d’avoir gardé leur énergie pour le final.

Mathieu van der Poel Icon Sport – Mathieu van der Poel

A cette puissance et cette force presque bestiale s’ajoute un sens de l’équilibre remarquable. Des coureurs comme Alaphilippe, à l’aise dans tous les registres ou presque, disposent d’une agilité supérieure à la normale des routiers. Toujours précieux pour frotter avec malice et éviter de goûter au bitume. Pour l’ancien professionnel Steve Chainel, champion de France de cyclo-cross il y a deux ans et consultant pour Eurosport, « un crossman ne peut pas se permettre de ne pas être propre techniquement ». « Sur sa machine, il doit pouvoir passer partout, insiste-t-il. Ça lui permettra sur route de sauter un trottoir, passer un rond-point, se caler au bon endroit pour ne pas prendre le vent et jouer des épaules sans être stressé. » Un bagage technique aussi utile pour chasser un caillou avec sa roue avant afin d’éviter une chute, comme l’avait fait en toute décontraction Van der Poel l’année dernière sur la semi-classique belge Nokere Koerse. Un réflexe spectaculaire rappelant les numéros d’équilibriste dont Sagan, médaillé d’argent aux Mondiaux de cyclo-cross juniors en 2008, s’est fait une spécialité.

L’instinct avant les calculs

Le placement est l’un des autres atouts des coureurs issus du cross, qui cherchent toujours à anticiper la meilleure trajectoire. Portés vers l’avant, ils ne traînent que très peu en queue de peloton où les risques d’accident sont légion. Cette dextérité et cette faculté à bien se positionner peuvent également servir lors d’un sprint. Après sa victoire à Albi sur la dixième étape du Tour de France 2019, où il avait devancé l’Italien Elia Viviani et l’Australien Caleb Ewan dans un exercice encore inhabituel pour lui, Van Aert avait loué l’importance de son expérience du cyclo-cross. « Débuter le cyclisme dans la boue, cela permet d’apprendre à manier une bicyclette, à conduire en fait, avait-il confié au quotidien belge Le Soir. Le cyclo-cross m’a appris à prendre confiance en moi. Dans mon sprint à Albi, je n’ai jamais éprouvé de difficulté à me placer. C’est dans les labourés que j’ai acquis ce feeling. » Peut-être le même feeling qui pousse Alaphilippe, vice-champion du monde de cyclo-cross juniors en 2010 et double champion de France espoirs (2012 et 2013), à régulièrement bousculer les scénarios de course pré-établis.

Peut-être le même feeling qui anime Van der Poel lorsqu’il se décide à placer une banderille à quarante-trois kilomètres du but sur une classique comme l’Amstel Gold Race en avril dernier. Les crossmen ne sont pas du genre à se poser trop de questions. Chez eux, l’instinct prend le dessus sur les calculs. Ils agissent sans se soucier de la concurrence. « Quand ils ont vu Van der Poel attaquer si loin de l’arrivée, certains se sont peut-être dit que c’était n’importe quoi. Mais il avait senti que l’équipe Deceuninck-Quick Step était en train d’endormir tout le monde. Il a voulu débrider la course. Son premier plan n’a pas fonctionné, mais il a insisté et a fini par gagner dans un final de folie », se remémore Steve Chainel, bluffé par ces coureurs imprévisibles. En l’absence d’oreillette, les crossmen sont habitués à être livrés à eux-mêmes et à prendre constamment des décisions. Ne comptez pas sur eux pour rester dans les roues de leurs adversaires une fois sur route. Prendre quelques libertés avec les stratégies mises en place par leurs directeurs sportifs correspond davantage à leur philosophie.

Une fraîcheur mentale

« Ils sont moins formatés que beaucoup de coureurs qui n’ont toujours fait que de la route, ajoute François Trarieux, sélectionneur des équipes de France de cyclo-cross. Ils sont également moins usés. Entre les stages de préparation, les courses organisées partout dans le monde et la fatigue engendrée par ces déplacements, certains routiers peuvent avoir du mal à trouver du plaisir au quotidien. Une lassitude s’installe. Mais pas pour les crossmen. Pour eux, le cyclo-cross agit presque comme un exutoire. Ils s’amusent tout l’hiver, même si les conditions sont dures, et abordent la saison sur route avec une certaine fraîcheur mentale. Ce n’est pas un hasard si un coureur comme Zdenek Stybar (champion du monde de cyclo-cross en 2010, 2011 et 2014) a récemment décidé de refaire du cyclo-cross durant sa préparation. Il a besoin de ce côté ludique. » Difficile effectivement de ne pas prendre de plaisir quand on sait que les manches de la Coupe du monde de cyclo-cross attirent des milliers de spectateurs. Ils étaient plus de 8.000 le 22 décembre à Namur, en Wallonie, pour assister à la victoire de Van der Poel, dont la polyvalence est telle qu’il visera cette année le titre olympique en VTT.

Julian Alaphilippe en cyclo-cross en 2012 Icon Sport – Julian Alaphilippe en cyclo-cross en 2012

En Belgique, comme aux Pays-Bas, le cyclo-cross se pose comme une institution. Avant de vibrer pour le petit-fils de Raymond Poulidor et son rival Van Aert, ces deux nations ont été biberonnées aux exploits du Belge Roger De Vlaeminck et du Néerlandais Adrie Van der Poel. Deux champions qui font figure de précurseurs au vu de leurs succès en cyclo-cross et sur route. L’immense palmarès du premier comporte notamment quatre Paris-Roubaix (1972, 1974, 1975 et 1977) et un titre de champion du monde de cyclo-cross (1975). Père de Mathieu et solide coureur de classiques, Adrie van der Poel a lui aussi décroché le titre mondial en cross (1996), tout en remportant à côté deux étapes du Tour de France (1987 et 1988), entre autres. Mais ce qui impressionne le plus ces dernières années, c’est la densité de coureurs qui ont obtenu de solides résultats sur route après avoir débuté par le cross ou qui combinent avec bonheur les deux disciplines.

A quand un crossman futur grimpeur?

Outre Sagan, Alaphilippe, Stybar, Van der Poel et Van Aert, il ne faut pas oublier les Néerlandais Lars Boom et Mike Teunissen, l’Italien Matteo Trentin ou encore le Belge Tim Merlier. Leurs atouts sublimés par le cyclo-cross les ont incités à se tourner vers la route. Moins romantique, l’argument financier a pu entrer dans la réflexion chez certains. « Quand on est champion du monde de cyclo-cross, le seul moyen de gagner plus, c’est d’aller sur la route pour avoir un salaire plus important. C’était la stratégie de Boom et Stybar », avance Steve Chainel. Ces salivantes perspectives financières expliquent donc en partie pourquoi les crossmen sont de plus en plus nombreux à tenter de gonfler leur palmarès sur route. Mais pas seulement.

Wout Van Aert Icon Sport – Wout Van Aert

« On a toujours su que les passerelles existaient entre le cross et la route, . Encore faut-il oser franchir le pas. Une fois qu’ils se sont fait un nom dans leur discipline d’origine, de nombreux crossmen ont besoin de se tester sur un nouveau terrain. Peut-être encore plus maintenant qu’il y a quelques années. L’exemple de Sagan est inspirant et ils savent qu’ils peuvent avoir confiance en leurs capacités, qu’ils sont prêts pour la route », accentue Dominique Arnould. Bien sûr, tous ne réussissent pas et le monde du cyclisme attend toujours de voir un pur produit du cyclo-cross triompher sur un Grand Tour. Il y a bien eu cette troisième place sur le Giro 2011 de John Gadret, champion de France de cyclo-cross à deux reprises, mais pas encore de couronnement. Le VTT a eu ce porte-drapeau avec Cadel Evans, devenu double vainqueur de la Coupe du monde de la discipline avant de repartir des Champs-Elysées quelques années plus tard avec le Maillot Jaune. « Même si Van der Poel montre qu’il est plus ça, un très bon crossman aura surtout tendance à devenir un très bon coureur de classiques parce qu’il aura développé les qualités pour réussir sur ce type de courses », explique Dominique Arnould. Briller en haute montagne demandera un entraînement différent pour travailler sa résistance.

La France en retrait

Côté français, avant même de voir un crossman décrocher un Grand Tour, les exemples de coureurs ayant parvenu à combiner les deux disciplines au plus haut niveau se font rare. Soutenir des coureurs de cyclo-cross n’est pas vraiment l’objectif des équipes professionnelles dans l’Hexagone. Elles préfèrent jusqu’à présent se focaliser sur les épreuves sur route, plus médiatisées et donc plus rentables, avec en tête de gondole le Tour de France. « En France, quand un coureur arrive dans une équipe professionnelle, on lui demande d’arrêter le cyclo-cross. Quentin Jauregui a terminé troisième aux championnats du monde chez les juniors en 2012 derrière Van der Poel et Van Aert. Mais quand il est arrivé chez AG2R, on lui a dit de délaisser le cyclo-cross », soutient François Trarieux.

Francis Mourey Icon Sport – Francis Mourey

L’exception se nomme Francis Mourey. Durant sa carrière, riche de neuf titres de champion de France de cyclo-cross, le Franc-Comtois a pu compter sur le soutien de la FDJ (2004-2015) puis de Fortuneo (2016-2017). Il pouvait se consacrer aux courses de cyclo-cross l’hiver et s’aligner sur route le reste de la saison. « Quand je signais un nouveau contrat, je défendais toujours ma place en cyclo-cross, se souvient-il. Je négociais le fait de pouvoir en faire et d’être équipier sur la route. Je posais mes conditions avant de parler d’argent. » Aujourd’hui, un sprinteur comme Clément Venturini touche aux deux disciplines, mais son calendrier sur cross reste extrêmement encadré avec peu de sorties au programme dans les labourés. « Si on veut faire une carrière de coureur en France, il faut choisir la route, malheureusement, témoigne le natif de Villeurbanne, triple champion de France de cyclo-cross et coéquipier de Jauregui chez AG2R La Mondiale. J’aimerais faire plus de cyclo-cross, mais avec la saison sur route ce n’est pas possible de tout concilier. C’est dommage que cette discipline soit délaissée en France, elle mérite d’être plus reconnue. »

« On m’a fait comprendre qu’on ne me payait pas à faire du cyclo-cross »

Passé par AG2R entre 2006 et 2013, John Gadret n’est pas surpris par la position de Venturini. « Quand je suis arrivé chez AG2R, j’étais au niveau international en cyclo-cross, indique l’ancien grimpeur, qui voyait à travers le cyclo-cross un bon moyen de se préparer à la montée de cols. Au début, ça allait, puis on m’a fait comprendre qu’on ne me payait pas à faire du cyclo-cross. C’était difficile à entendre. Il y a une année où j’ai dit: ‘OK, je ne fais pas de cyclo-cross’. Ça a été la pire année de ma carrière. Attention, Van der Poel et Van Aert sont des phénomènes. Tout le monde ne peut pas avoir leur niveau sur cross et sur route. Mais c’est tout de même dommage que les équipes françaises ne fassent pas davantage confiance à des crossmen. Beaucoup prouvent qu’ils ont les qualités pour être performants sur route. La théorie qui veut qu’on ne peut pas être bon en cross et sur route, il faut l’oublier. » Une compatibilité que ne nie pas Frédéric Grappe. « A la FDJ, on s’est investi plusieurs années avec Francis Mourey parce qu’il pouvait être champion du monde, expose-t-il. Il faut trouver la perle rare. On ne peut pas investir comme ça. »

Mathieu van der Poel lors des derniers Mondiaux de cyclo-cross Icon Sport – Mathieu van der Poel lors des derniers Mondiaux de cyclo-cross

Et de pointer du doigt le niveau général du cyclo-cross français: « Quand vous regardez le niveau international, il n’y a pas de perle rare chez les Français. Si demain un super espoir français montre qu’il a de grosses capacités, on n’exclut pas le prendre dans notre équipe continentale. La preuve, on a recruté le Suisse Alexandre Balmer, un grand espoir du VTT, et on a tracé avec lui un projet olympique entre le VTT et la route. Mais on est quand même une équipe professionnelle sur route, notre objectif est d’avoir des performances sur route. Ce sont aussi aux coureurs de négocier. Quand vous êtes un coureur de valeur, vous êtes demandé et vous pouvez alors imposer vos conditions. Souvent ils ne savent pas le faire, parce qu’ils sont mal conseillés. Des agents ne voient que l’aspect financier », regrette-t-il. Si elles semblent minimes, les chances de voir un Français rayonner à la fois en cross et sur route existent. Elles reposent surtout sur les épaules d’Antoine Benoist. Double champion de France chez les espoirs, le Breton de vingt ans s’est exilé l’été dernier en Belgique pour rejoindre Corendon-Circus, qui porte désormais le nom d’Alpecin-Fenix, afin de passer un cap supplémentaire en cross et de monter en puissance sur la route. Cette équipe n’est autre que celle de Van der Poel. L’exemple à (tenter de) suivre.

https://rmcsport.bfmtv.com/cyclisme/cyclisme-comment-le-cyclo-cross-est-devenu-une-fabrique-a-champions-1857512.html

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