Florent Manaudou, vous êtes depuis près de six semaines dans la bulle sanitaire de l’ISL à Budapest… Cela commence à faire long?

Non, ça fait cinq semaines et quatre jours (rires)… Oui, c’est un petit peu long mais après, tout ce qu’il se passe autour est tellement triste que l’on relativise. On peut faire notre job comme il faut avec des critères sanitaires qui sont respectés. C’est sûr, ce n’est pas simple, mais ce n’est simple pour personne en ce moment donc on fait avec.

Que retenez-vous de cette aventure et de l’ISL?

Je ne suis jamais parti plus de trois semaines en mode natation, en stage. La dernière fois, c’était en Martinique en 2011… Et là, c’est six semaines donc c’est vrai que c’est quand même long. C’est intéressant de rester six semaines dans une bulle, qu’elle soit sanitaire ou pas, à toujours avoir l’esprit focus sur la natation. J’en retire beaucoup de choses au niveau de l’entrainement. L’entraînement n’était pas intense parce qu’on avait pas mal de compétitions, mais le fait d’aller à la piscine tous les jours, de faire des départs etc., je pense que ça va m’aider pour la suite.

Et justement, qu’avez-vous appris de tout cela?

J’avais déjà fait quelques changements depuis le début de saison, mais j’ai appris qu’il fallait que je fasse encore beaucoup de travail sur le bas du corps, sur les ondulations. Même si j’ai la puissance du handball, je n’ai pas encore le côté aquatique que j’avais avant. Donc je pense que je n’en fais pas assez. J’ai essayé de le bosser ici un peu mais ce n’est pas en mode compétition que l’on bosse le mieux. Je ne peux pas m’en mettre plein la gueule comme j’aime le faire. J’ai mis un point d’honneur à changer ma nutrition et le repos aussi. J’essaye de me lever et de me coucher aux mêmes heures, d’avoir un rythme un peu meilleur que ce que j’ai eu depuis mon retour et je trouve ça agréable.

On vous voit effectivement un peu plus affûté…

J’ai chuté en poids, oui… Mais j’étais un petit peu haut, j’étais à 111 kilos en septembre. Ça allait bien jusqu’en juillet mais avec le confinement, j’ai perdu pas mal de muscle et pris pas mal de graisse, donc quand j’ai repris du muscle j’ai pris pas mal de poids! Là, j’ai perdu 10 kilos donc je fais aux alentours de 100 kilos. J’ai peut-être perdu un peu vite mais dans ma tête, c’est important de me mettre dans le process. Mon poids de forme avant que j’arrête la natation, c’était un peu moins de 100 kilos, donc j’y arrive petit à petit. Il me reste quelques petites étapes mais je suis content de moi, sur le fait de mettre des nouvelles choses en place, que je ne faisais pas avant. Alors est-ce que ça va fonctionner? J’espère. Mais en tout cas, sur le papier, ce sont des meilleures choses que ce que je faisais avant. Il ne faut pas que j’oublie le côté psychologique. Un peu relâcher la pression de temps en temps, c’est ma marque de fabrique. Mais pour l’instant, ça va. Il faut que je vois un peu plus dans la durée.

Est-ce une aubaine de pouvoir se confronter aux meilleurs mondiaux lors de l’ISL?

Il y a deux aspects, je pense. Que les meilleurs nageurs du monde s’affrontent autant de fois dans l’année, petit à petit, ça va nous tirer vers le haut. Cela nous force à faire des courses à très haut niveau. D’habitude, en début de saison, on a deux ou trois compétitions avec les championnats de France et d’Europe en petit bassin. Là, on fait beaucoup, beaucoup de courses et au bout du bout, ça va nous tirer vers le haut.

Je trouve ça hyper intéressant de pouvoir travailler avec d’autres personnes, de pouvoir s’entraîner avec d’autres visages, de parler avec des Américains, des Australiens, que l’on ne voit pas souvent. Ce partage est intéressant, on a tous une histoire différente et le fait de discuter un peu nous tire un peu plus vers le haut.

Et encore plus dans ces temps incertains de crise sanitaire?

C’est une chance, c’est top. Quand je vois mes collègues marseillais qui vont faire des prises de temps ce week-end avec Nice… Déjà rien que le nom, prise de temps… Ce n’est pas une compétition, c’est difficile d’être motivé et pas forcément évident pour préparer les championnats de France, surtout dans une année olympique.

Maintenant, faire des courses de très haut niveau pendant six semaines, nerveusement cela pompe énormément d’énergie. Surtout pour moi qui n’ai jamais fait de circuit Coupe du monde. Mon maximum, c’est deux semaines sur les Jeux. 

Garder son focus et arriver frais sur une semaine c’est assez simple. Là, être à très haut niveau sur six semaines, c’est compliqué. J’ai l’impression que j’ai un très bon niveau général, mais que je ne pourrai pas arriver à avoir un niveau de championnat du monde. Parce que j’ai envie de nager vite sur chaque course donc je mets des choses en place mais je n’ai pas de gros socle. Peut-être que c’est dû à l’année que l’on a eue, où on ne s’est pas entraîné pendant trois mois. Là, on a eu six ou sept semaines pour préparer l’ISL et pour ma part, j’arrive un peu à bout de souffle. Nerveusement, j’ai envie de recharger, de voir les copains, de voir autre chose, de rentrer chez moi comme la plupart des athlètes ici. Mais ça va nous servir. Et mentalement, quand on va arriver sur une compétition frais, tenir une semaine ce sera simple.

Que voulez-vous dire quand vous expliquez ne pas encore avoir les armes d’il y a quatre, cinq ans?

Non, effectivement. Je pense que j’ai d’autres armes. Je pense que je peux être plus puissant qu’avant, mais pour le foncier qui se fait sur un an, deux ans, trois ans, je ne l’ai pas encore car je ne me suis entraîné que quelques mois. Si on prend en compte toutes les coupures qu’il y a eu, je n’ai pas un gros socle d’entraînement. Donc je pense qu’il me manque ça. Il me manque un peu de confiance sur les courses. Et mon niveau général est aussi bon qu’avant, mais j’ai envie de voir sur une préparation normale, arriver au bout de dix mois et voir ce que ça peut donner.

Cela fait un an que je nage le même temps au 50m nl et j’ai envie d’être surpris. Pour l’instant, je ne le suis pas. J’espère que je le serai samedi (pour le 50m nl de l’ISL à Budapest, ndlr). J’ai envie de passer une étape et je pense que je peux le faire, mais le faire dans un contexte comme ça, ce n’est pas le plus simple. 

Ressentez-vous de l’impatience à l’idée de signer un gros chrono?

Oui… Là, j’ai envie de bouger. Je sais à peu près ce que je vais faire en finale, je me doute. Je sais que je ne vais pas me surprendre, à nager lentement ou très vite. J’ai envie de me surprendre hein (rire), mais quand on fait des courses pendant six semaines, mon cinquième 50m nl ne sera pas très différents des quatre premiers. Ce n’est pas en me rasant et en changeant deux, trois petits trucs que je vais nager une demi-seconde plus vite. Si j’arrive à nager un ou deux dixièmes plus vite déjà, je serai hyper content.

J’ai juste envie de changer, de ne plus dormir dans cette chambre, de dormir chez moi. J’ai envie de voir d’autres gens, de m’entrainer avec d’autres personnes aussi, de plonger dans une autre piscine et de prendre un peu de soleil parce que là, la nuit arrive à 16h et c’est un peu difficile. Pas seulement pour le moral mais aussi pour le physique parce que la vitamine D, c’est important pour le corps. J’essaye de me mettre dehors, mais vu qu’on est confiné et qu’on fait juste le trajet hôtel-piscine… On n’a pas cet extra d’énergie que l’on peut avoir à Rome ou sur ces compétitions avec du soleil, où on a peut-être plus d’énergie.

Est-ce que cela signifie que vous ne vous sentez pas capable de battre Caeleb Dressel?

Ça reste une course, et quand je vais monter sur le plot, je serai persuadé d’avoir les armes pour le battre, mais c’est sûr que si on prend sa préparation toute l’année, comment il a géré ces cinq premières semaines d’ISL par rapport à moi… Il monte, c’est sûr, mais est-ce qu’il nagera aussi vite en finale, on ne le sait pas.

Son niveau était déjà extraordinaire en demi-finales. Honnêtement, je ne serai pas surpris de finir derrière lui, mais je ne vais pas monter sur le plot en me disant qu’il faut que je sauve ma deuxième place… Ce n’est pas mon état d’esprit. 

Caeleb Dressel et Florent Manaudou Icon Sport – Caeleb Dressel et Florent Manaudou

Que ce soit sur 50m nl, 100m nl ou 50m papillon, j’irai pour gagner, même si avec ce qu’il a fait en demi-finales, il est plus rapide. Une course, c’est une course. Je n’étais pas le favori à Londres et j’ai gagné… Et l’inverse, à Rio en 2016, donc… C’est un super athlète, je fais mon truc de mon côté.

J’ai quelques objectifs en tête comme nager moins de 20s5 sur le 50, chose que je n’ai fait qu’une seule fois. Nager 45s5 au 100m, ce serait vraiment bien. Si je fais ça, j’aurai l’impression de progresser. Mais quand on a un nageur comme Caeleb en face, c’est sûr que c’est compliqué, c’est un athlète extraordinaire. Après, ce sont des courses d’un jour, il a déjà été battu, je l’ai déjà battu donc on va essayer de le battre.

Quels enseignements tirez-vous de ces confrontations avec Dressel?

Je tire plus d’enseignements de mes courses que des confrontations. Parce que entre le Caeleb qui est arrivé et qui nageait 20s80 et le Caeleb des demi-finales qui nage en 20s20, ce n’est pas le même. Six dixièmes sur un 50m, c’est plus d’un mètre. Gagner une course, c’est toujours important, ça fait du bien au moral. Maintenant, celui qui va gagner-là ne gagnera pas forcément les Jeux. Ce sera une autre course aux Jeux et on verra ce qu’on arrive à faire samedi soir.

Etes-vous heureux des messages positifs au sujet de la tenue des Jeux?

Cela fait du bien, même si on n’est pas encore sûr à 100% que ça ait lieu. Mais quand on entend Thomas Bach parler de public, ça met juste une barre un peu plus haute et on se dit que si ça empire, peut-être qu’il n’y aura pas de public mais qu’on pourra quand même faire les Jeux. Après, faire les Jeux dans une piscine vide de spectateurs, ce n’est pas très fun. Ce n’est pas l’histoire des Jeux. Le sport devient de plus en plus un spectacle, on le voit avec l’ISL. Faire les Jeux sans public, ce serait compliqué pour la motivation. 

Comment appréhendez-vous ces JO dans le contexte sanitaire actuel?

Porter le masque dans le village olympique pendant deux semaines, ne pas faire la fête la deuxième semaine parce qu’il y aura des restrictions… Faire bien son job, c’est cool, mais on prend du plaisir à le faire sur une saison comme ça si après, quand on relâche, c’est bien aussi. C’est-à-dire que si on gagne une médaille aux Jeux, mais qu’on rentre à la maison et qu’on est confiné… Il n’y a pas vraiment de fun là-dedans. On a envie de partager ce bonheur, un peu comme quand on va boire des bières en after work. 

Nous, c’est pareil après dix ou onze mois où on s’est privé de quelques plaisirs, on a envie de profiter un peu plus de la vie et je pense que ça ne sera pas trop possible cette année. En tout cas, les Jeux, je pense qu’ils auront lieu. Dans tous les cas, ce ne sera pas une année normale, il faudra certainement se faire vacciner pour aller aux Jeux, si les vaccins sont là. L’énergie de groupe, si on n’est que deux par chambre au lieu de cinq ou six, ce ne sera pas la même. Ce sera juste différent de ce que j’ai vécu à Londres ou Rio. Et j’espère que je participerai à ceux de Paris et qu’il n’y aura plus cette crise sanitaire.

Envisagez-vous de pousser jusqu’à Paris 2024?

J’aimerais bien y aller, oui. Je ne sais pas si ce sera quatre ans comme j’ai fait entre Londres et Rio, mais je pense que physiquement, j’aurai les capacités de le faire, peut-être avec ces efforts que je fais sur le repos, la nutrition, et que je ne faisais pas avant. Je pense que c’est plutôt mentalement. Est-ce que ce sera facile de faire toute une saison ISL plus les Jeux à très haut niveau derrière? Je ne sais pas, mais en tout cas l’envie, elle est là. Et faire les Jeux dans son pays, ça n’a pas de prix.

Les Jeux ne sont donc pas si démodés, que ça contrairement à ce qu’affirme Konstantin Grigorishin, le patron de l’ISL…

(Sourire) Les Jeux, pour les sports olympiques comme nous, depuis qu’on est gamins, on nous met ce rêve-là dans la tête. Alors, peut-être que ça prendra du temps, Konstantin a raison ou a tort, je ne sais pas, mais il a son idée en tout cas. Mais nous, on a toujours rêvé des Jeux. Peut-être que les gamins de 10 ans aujourd’hui nous voient faire des compétitions, des matchs ISL, et rêvent de faire comme nous plus tard, je ne sais pas. Mais en tout cas, moi je me rappelle toujours de Sydney, d’Athènes et ça me fait toujours rêver.

On a vu un nouveau tatouage sur vous, derrière le triceps gauche, un gorille… Vous pouvez nous expliquer?

La base de l’histoire est assez vieille… Mon père nous emmenait dans un zoo quand on était petit, à Saint-Martin-la-Plaine (entre Lyon et St-Etienne, ndlr), où il y avait des gorilles à dos argenté. J’ai toujours aimé ces animaux, ils m’ont toujours fasciné. Et le gorille, c’est la famille, c’est la protection mais c’est aussi physiquement costaud etc… Mais calme d’un autre côté. Je trouvais que c’était plutôt moi ces dernières années.

Et une personne d’un de mes équipementiers m’a demandé de choisir un animal et d’emblée, j’ai dit le gorille. Voilà, je m’en suis fait tatouer un parce que je trouvais ça fun. Et puis, je n’aime pas trop réfléchir au tatouage, sinon je ne le fais jamais, ce sont plutôt des coups de cœur. Je me suis un peu amusé avec ça le premier mois sur Instagram, et plein de gens maintenant m’appellent le gorille… Je trouve ça cool, c’est un animal que j’aime, qui a des significations, des valeurs communes aux miennes. Il vaut mieux être un gorille qu’un cachalot ou je ne sais quoi… C’est plus cool!

Vous avez fêté vos 30 ans dans la bulle de l’ISL, vous sentez-vous vieux à présent?

C’était génial… Grosse teuf, regarde il y a encore une bouteille de Fanta qui traîne ! C’était génial… Dans la vie d’un homme, je pense que 30 ans, c’est cool. En tant qu’homme, c’est génial d’avoir 30 ans. En tant que sportif, on est plus proche de la fin que du début, mais pour l’instant je prends du plaisir. Et même si je dois faire quelques adaptations au niveau du repos et de l’alimentation, mon niveau est encore bon pour performer quelques années.

Comment avez-vous vécu le départ fracassant de votre agent et manager de l’Energy Standard, Jean-François Salessy, en conflit avec l’ISL? On imagine que c’est un peu délicat de se retrouver entre les deux…

Ce n’est pas si délicat que ça. Jeff est mon agent, mais ici il était le manager de l’équipe et ce sont deux choses différentes. Moi, je suis là pour faire mon job. Il est parti et je ne connais pas, je pense, tout ce qu’il se passe en interne. Moi, je n’ai pas de problème avec ce qu’il se passe, c’est juste dur de se retrouver là pendant six semaines. Après, c’est sûr qu’il doit forcément y avoir un côté géré différemment de ce qu’on pense, mais je ne peux pas vous le dire, je n’ai pas les infos. Moi, je suis là pour nager vite. Et si Jeff a senti qu’il devait partir, il fallait qu’il parte. Et s’il est plus heureux comme ça, tant mieux pour lui.

https://rmcsport.bfmtv.com/natation/florent-manaudou-un-gorille-dans-la-bulle-de-l-isl-j-ai-envie-de-me-surprendre-2008574.html

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