Regarder à travers une grille comme poser ses yeux sur un filet de football. L’image parlera à Nadia Nadim. L’attaquante internationale danoise du Paris Saint-Germain a « découvert » le football organisé comme ça. C’était au Danemark, dans un camp de réfugiés. La jeune adolescente va tomber « amoureuse » et l’histoire va durer. « C’était une révélation, raconte-t-elle. Je savais ce qu’était ce sport mais je n’avais jamais vu personne jouer un vrai match avant. Mais il y avait ce club à côté du camp et j’ai commencé à les regarder à travers la clôture. C’est la première fois que j’ai découvert que des femmes avaient le droit de jouer au foot et je suis devenue obsédée. » Elle en fera un métier, talent oblige. La chose n’était pourtant pas gagnée d’avance. Question de situation. Nadia Nadim porte les couleurs du PSG en Ligue des champions et de l’équipe nationale danoise dans des compétitions internationales mais aurait pu ne jamais devenir footballeuse professionnelle.

« On se demandait si on avait le droit de regarder ces gens jouer au foot depuis derrière nos clôtures… »

Un destin tragique, celui qui en fait une des joueuses parisiennes les plus demandées en interview, en décidera autrement. Nadia Nadim est née à Herat, en Afghanistan, où elle a grandi jusqu’à ses douze ans, en 2000. L’année où les Talibans exécutent son père, Rabani, général de l’Armée nationale afghane. Ses cinq filles sous le bras, sa mère décide alors de fuir le pays. « Malheureusement, on a été forcées de quitter le pays à cause de la guerre », explique-t-elle avec pudeur. Un long périple débute. Voiture jusqu’au Pakistan, vol pour l’Italie avec de faux passeports puis la famille monte dans un camion de marchandises censé rejoindre la Grande-Bretagne et Londres pour retrouver des proches. La mère et ses filles débarquent en fait à Randers, au Danemark, où un policier leur paie des billets de train pour Copenhague, la capitale. En quête d’un point de chute, elles arpentent différents camps de réfugiés et finissent à Aalborg. Là où un regard à travers une grille va changer un destin. « Je me considère comme une personne très chanceuse d’avoir eu une seconde chance qui m’a été offerte, lance la footballeuse. J’ai eu l’opportunité de commencer l’école, de me faire de nouveaux amis et de commencer à jouer au foot. »

Nadia Nadim (au centre) sous le maillot du PSG contre Bordeaux en avril 2019 Icon Sport – Nadia Nadim (au centre) sous le maillot du PSG contre Bordeaux en avril 2019

L’observation va vite laisser place à la pratique pour celle dont l’amour du foot a été inculqué par son père en secret dans le jardin familial (elle jouait avec ses sœurs) alors que les Talibans en interdisaient la pratique pour les femmes. « Au début, on restait loin car on avait un peu peur, se souvient-elle. On se demandait si on avait le droit de regarder ces gens jouer au foot depuis derrière nos clôtures… Mais on se rapprochait chaque semaine, chaque jour. A un moment, quand ils s’entraînaient, on était au bord du terrain et on leur renvoyait le ballon. Un jour, au bout de deux-trois mois environ, je leur ai demandé si je pouvais rejoindre l’équipe. Ils m’ont dit de venir. A l’époque, je ne connaissais aucun terme footballistique. J’ai commencé à m’entraîner. Quand je voyais quelqu’un réussir un geste technique, je me disais que je voulais l’apprendre et je le travaillais au milieu de la nuit. Petit à petit, je me suis améliorée. Je m’entraînais, entre guillemets, pendant des heures chaque jour. On n’avait pas d’équipements spécifiques, même pas un vrai ballon. Mais ce n’était pas grave. Tant que vous avez la passion pour ce jeu, vous pouvez vous améliorer facilement. C’est ce que j’ai fait. »

« On en a trouvé des vieilles chaussures, des antiquités »

Son coach du Gug Boldklub, le club local en question, va repérer les progrès. Et ne pas hésiter à la plonger dans le grand bain. « Je me suis entraînée avec cette équipe quelques mois et un jour l’entraîneur m’a donné un bout de papier pour me dire d’être là au rendez-vous pour le samedi à midi. C’était mon premier match et j’étais super excitée. » Premier objectif atteint et passage en boutique obligatoire. « Je suis allée voir ma mère et je l’ai forcée à aller dans un magasin d’occasions pour m’acheter des crampons car j’avais besoin de vraies chaussures. On en a trouvé des vieilles, des antiquités. (Sourire.) C’était du football à sept et je jouais en défense. Mais je me suis dit: ‘Ce n’est pas moi, c’est ennuyant d’être en défense’. Donc je montais pas mal devant. » Résultat? Un… triplé! Pas mal pour une joueuse placée en charnière. Les qualités offensives ne font aucun doute. Alors on s’adapte. « Ils m’ont passée au milieu de terrain petit à petit et après quelques matches, ils m’ont mis devant car je pense que c’est le poste où je dois être. »

Première joueuse d’origine étrangère internationale danoise, chez les filles comme chez les garçons

Autorisée à rester au Danemark, la famille déménage dans un appartement loin du club. Mais ce dernier ne la lâche pas et finance son abonnement en bus pour lui permettre de venir s’entraîner. Elle écume ensuite les clubs danois, B52 Aalborg, Team Viborg, IK Skovbakken. Où elle deviendra en 2009 internationale danoise, « la première joueuse d’origine étrangère à intégrer n’importe quelle équipe nationale du pays que ce soit chez les femmes comme chez les hommes » comme elle le précise avec fierté. Avec encore quelques obstacles à franchir un an à peine après avoir obtenu la nationalité danoise, qu’elle n’avait pu demander qu’à ses dix-huit ans.

« Lors de l’Euro 2008 des garçons, il y avait dans l’équipe polonaise un joueur brésilien qu’on n’avait jamais vu avant mais qui avait obtenu le passeport pile au bon moment. Après cela, la Fifa a introduit une règle pour ne pas permettre de changer de nationalité du jour au lendemain pour jouer pour une autre équipe nationale, rappelle-t-elle. Il faut attendre cinq ans de résidence après ses dix-huit ans. J’ai mis sept ans à avoir mon passeport danois, car c’est la loi locale, il faut être restée un certain temps dans le pays, aller à l’école, il y a beaucoup de tests à passer. Quand je l’ai enfin eu, cette nouvelle règle de la Fifa est entrée en vigueur. Je me disais que j’allais encore devoir attendre cinq ans… Mais ils m’ont permis de jouer car ils ont vu que je n’avais jamais évolué pour une autre équipe nationale. C’était une situation spéciale et avec chance, j’ai pu disputer mon premier match pour l’équipe danoise en 2009 lors de la Coupe de l’Algarve contre les Etats-Unis. »

« Quand j’étais petite, je rêvais de rentrer dans un stade avec la foule qui devient folle. Mais je ne me disais pas que ça pouvait arriver »

Un moment forcément particulier vu son parcours. « C’était un grand jour pour moi et un gros truc pour le pays. Je suis une réfugiée, une fille, une musulmane, et je joue pour l’équipe nationale. Ça n’a pas été facile d’arriver à ce niveau mais je suis fière et honorée d’y être parvenue. J’espère que beaucoup d’autres gamins vont suivre mes pas. Je parle souvent de la façon dont on peut utiliser le sport comme un outil pour intégrer ou éduquer les gens sur beaucoup de choses et je continuerai de le faire. » Avec le ballon rond, Nadia Nadim va voir du pays. Des pays, même. Après ses débuts en Ligue des champions féminine avec le Fortuna Hjorring, qu’elle a rejoint en 2012, c’est en NWSL, aux Etats-Unis, qu’elle continue sa carrière au Sky Blue FC (2014) puis au Portland Thorns FC (2016) – avec un retour au Fortuna entre les deux.

Icon Sport – Nadia Nadim dans ses œuvres avec le PSG

Après avoir participé à l’Euro 2017, où elle ouvre le score lors de la finale perdue (2-4) face aux Pays-Bas, c’est en Angleterre, à Manchester City, qu’elle part exercer ses talents en janvier 2018. Libéré onze mois tard, elle s’engage à Paris en janvier dernier. La jeune ado qui regardait à travers la clôture est bien loin. « Quand j’étais petite et que je suis tombée amoureuse de ce sport, je rêvais de rentrer dans un stade avec la foule qui devient folle, se souvient-elle. Mais je ne me disais pas que ça pouvait arriver. Je suis très fan du Real Madrid donc je m’imaginais entrer sur la pelouse avec le maillot du Real. (Sourire.) Mais dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé pouvoir jouer pour ces clubs géniaux. C’est un rêve devenu réalité. Je l’ai rêvé et j’ai travaillé dur pour l’atteindre. Cela montre que si on veut vraiment quelque chose, tout est possible. »

ONG, Unesco: le message porte au-delà du terrain

Elle répète à qui veut l’entendre qu’il faut « rêver grand » – le PSG doit être ravi quand on connaît son slogan – et le signe même sur ses autographes. Sa vie n’est pas qu’une histoire. Elle est un symbole. « Je dis toujours qu’il faut se fixer les objectifs les plus hauts possible, lance-t-elle. Mais quand vous rêvez de quelque chose, vous devez croire que c’est possible. Je le dis à tout le monde, pas seulement aux enfants: c’est important d’avoir ce rêve. Au début, vous n’en parlez pas forcément, vous gardez ça dans votre tête. Mais peu à peu, à force de travailler pour ce but, vous le voyez grandir de plus en plus devant vous et vous pouvez le dire. » Le message porte au-delà du rectangle vert. Nadia Nadim collabore avec plusieurs ONG danoises, avec qui elle se rend notamment en Afrique, mais aussi avec l’Unesco, qui lui a remis un prix et en a fait une ambassadrice de sa campagne pour l’éducation des femmes et des jeunes filles à travers la planète.

« Chaque fois que j’ai du temps, j’essaie d’aider ces gens et de travailler pour changer le monde »

« J’ai une plateforme à ma disposition et je veux m’en servir pour aider les autres, appuie-t-elle. Je sais à quel point il est important d’avoir cette aide quand vous êtes dans une situation où vous en avez besoin. Je travaille beaucoup d’organisations, surtout autour des enfants ou des personnes âgées, ceux qui ne peuvent pas faire grand-chose contre tout ça. Je suis également honorée de travailler pour l’Unesco sur leur campagne pour éduquer les filles à travers la planète, ce qui est essentiel selon moi car c’est avec l’éducation qu’on peut faire changer les points de vue, la société. Si une personne dans une famille est éduquée, elle peut aider les autres à mieux comprendre les choses et à avoir une meilleure vie. Chaque fois que j’ai du temps, j’essaie d’aider ces gens et de travailler pour changer le monde. Je sais que ce ne sont que des petits pas mais j’en ferai de plus gros quand j’aurai plus de temps. »

Aider après avoir été aidée. Rendre aux autres ce qu’on lui a donné. Le football passerait presque pour une passion prenante avant la suite. En plus de sa carrière sportive, celle qui parle neuf langues – danois, anglais, ourdou, hindi, allemand, perse, dari, arabe et français – suit des études de médecine, domaine qu’elle apprécie depuis son arrivée à Aarhus à dix-huit ans. « On peut aider les gens de différentes façons mais je me suis dit qu’un docteur est là quand ils ont vraiment besoin d’être sauvés. Je suis très impatiente de finir mes études et de pouvoir avoir un impact. J’ai toujours dit que je voulais rejoindre Médecins Sans Frontières quand j’aurais le temps car ils font un travail fantastique dans des régions très difficiles, où il y a la guerre et où les gens n’ont rien et ne peuvent compter sur personne d’autre. Je veux être dans ces situations et aider. Pourquoi? Parce que je le peux. »

« C’est dur de devoir choisir entre les deux »

Alors qu’elle hésite encore entre chirurgie plastique reconstructrice et orthopédique, avec une préférence pour le premier choix « plus intéressant et créatif alors que les autres spécialités deviennent un peu mécaniques », le ballon rond l’empêche pour l’instant de finaliser ses études. Simple partie remise. « Cela prend six ans pour avoir le diplôme et j’en suis à cinq ans et demi. Je ne peux pas encore finir mon dernier semestre car une fois que je l’aurai fait, je dois commencer tout de suite à l’hôpital en tant que médecin stagiaire. J’attends de voir combien de temps je vais être capable ou avoir encore envie de jouer. C’est dur de devoir choisir entre les deux. A certains moments, on ne peut pas mixer le football et sa vie. Et j’ai encore de l’ambition et des buts à atteindre dans le football avant de commencer à sauver le monde. (Rire.) »

Nadia Nadim en finale de l'Euro 2017 avec le Danemark contre les Pays-Bas Icon Sport – Nadia Nadim en finale de l’Euro 2017 avec le Danemark contre les Pays-Bas

Mener tout ça de front ne doit pas être facile. Mais rien qui ne va décourager cette femme de caractère. « Je n’ai pas vraiment de vie la plupart du temps, s’amuse. Par chance, je suis très passionnée par ces deux mondes. Et je suis super intelligente donc je n’ai pas trop à étudier. (Rire.) Une nouvelle fois, ça montre que si vous voulez vraiment quelque chose, vous pouvez le faire. Vous devez juste bien gérer votre temps. Parfois, je me dis: ‘Je viens de m’entraîner et j’ai deux heures pour apprendre ça sinon je ne vais pas réussir mon examen’. Et j’apprends. » Discuter avec Nadia Nadim vous offre une plongée dans une personnalité fascinante. Tout sourire, toujours de bonne humeur et pleine d’entrain, d’envie.

« Une fois qu’on m’avait donné une chance, je savais que j’irais loin »

Les horreurs des Talibans n’ont pas éteint la flamme. Bien au contraire. C’est un feu éternel qui s’est allumé. « C’est un peu incroyable de voir d’où je suis partie et jusqu’où je suis arrivée, reconnaît-elle. C’est un peu dur à croire, et encore plus quand on regarde ça de l’extérieur. Je ne sais pas si ma propre mère croyait que j’irais aussi loin. Mais une fois qu’on m’avait donné une chance, je savais que j’irais loin. » Jusqu’à Paris. « Heureuse » de faire partie de l’aventure PSG, club où elle a « l’impression de progresser et d’apporter quelque chose à l’équipe », Nadia Nadim « adore la mentalité française, la façon dont se comportent les gens et dont ils (l)’ont accueilli » et « travaille » pour pouvoir tenir « une conversation profonde » en français sans oublier de servir de « guide touristique » aux amis et à la famille qui viennent visiter la Tour Eiffel.

« Si vous saviez tout ce qu’elle apporte… »

Auprès de ses coéquipières, peu importe la langue, c’est le football qui parle. Avec Nadia en source d’inspiration. « Elle est toujours pleine d’énergie, positive, témoigne l’internationale canadienne Ashley Lawrence. Elle a beaucoup d’expérience dans le foot comme dans la vie. Avec son histoire pas facile, c’est un exemple de détermination. Elle donne tout et c’est un honneur de partager le terrain avec elle. Elle nous apporte beaucoup sur le terrain comme en dehors. » Confirmation de coach Olivier Echouafni: « Quel plaisir de l’avoir! Si vous saviez tout ce qu’elle apporte… Sur le terrain bien sûr, par ses qualités et son expérience, mais aussi ce qu’elle fait partager aux autres joueuses sur son parcours de vie. C’est une battante, qui a tout le temps envie de gagner et de marquer, peut-être même trop parfois et du coup elle manque de concentration. Son histoire doit être un vrai message. Il faut que les autres joueuses puissent s’appuyer sur ce qu’elle a vécu. Et vu sa carrière, ça ne peut être qu’une cadre. Elle fait partie de mes trois-quatre cadres du vestiaire et c’est un véritable atout de pouvoir l’avoir dans ce vestiaire. » Nadia Nadim, qui garde en tête le projet de monter une école de foot dans le futur, raconte que ses partenaires de jeu en France lui disent souvent: « Fais la diff’ ! » Elle la fait. Et pas que sur le pré.

https://rmcsport.bfmtv.com/football/pere-tue-par-les-talibans-camp-de-refugies-psg-nadia-nadim-raconte-son-incroyable-destin-1787928.html

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.