Il était une fois un rêve bleu, celui du président de la Fédération française de rugby, Bernard Laporte, de gagner la Coupe du monde de rugby à domicile en 2023. Une fois l’organisation acquise en novembre 2017, le patron de la FFR lance l’immense chantier pour reconstruire le XV de France après plusieurs années compliquées et de trop nombreuses défaites. Et pour atteindre son objectif, l’ancien sélectionneur envisage de confier son équipe chérie à Warren Gatland, en fin de contrat avec le pays de Galles. Si un vote au sein de la Fédération l’en empêche finalement, Bernard Laporte parvient quand même à boucler l’arrivée de Shaun Edwards, ancien adjoint du Néo-Zélandais auprès du XV du Poireau. 

Barbelés

Nommé pour assister Fabien Galthié, cet Anglais de cinquante-trois ans fait parler de lui dès sa prise de fonction et notamment lors du premier match des Bleus en 2020 contre l’Angleterre. Pendant près de soixante minutes, le XV de la Rose se casse les dents sur les barbelés français et l’ère Galthié débute par un exploit retentissant face aux vice-champions du monde en titre (24-17). Ce succès lors du crunch, la talentueuse mais jeune garde tricolore le doit en grande partie à la tactique défensive mise en place par Shaun Edwards.

Et pendant que le pays de Galles et l’Angleterre se demandent encore comment ils ont pu laisser échapper un tel entraîneur, le XV de France et le public hexagonal découvrent petit à petit un personnage aussi attachant, effrayant et pointilleux qu’affamé de succès. C’est justement sur ce dernier point que Shaun Edwards pourrait bientôt devenir le chaînon manquant, le maillon indispensable, d’un succès planétaire à la maison lors de la Coupe du monde 2023.

« Rush defense »

Ancien joueur de rugby à XIII, Shaun Edwards possède un superbe palmarès sur le pré avec pas moins de huit titres de champion d’Angleterre avec le club de Wigan. En 1990, il est même élu meilleur joueur de la saison en Rugby Football League Championship. Sur le terrain, il montre déjà les qualités qui lui permettront ensuite de sa faire un nom le long de la ligne de touche.

Shaun Edwards Icon Sport – Shaun Edwards

« Shaun est le genre de personne concentrée, un peu complexe, un peu sensible. Mais par-dessus tout, c’est un incroyable compétiteur. La victoire, voilà ce qui le motive vraiment. C’est ce qui l’a toujours fait avancer depuis sa carrière de joueur à Wigan dans les années 80 et 90, analyse pour RMC Sport Mike Cleary, rédacteur en chef de la section rugby pour le quotidien anglais The Telegraph. Ce n’est pas le mec le plus grand sur le terrain mais son cœur, son engagement, son envie, sa faim et son intelligence, sa connaissance du rugby lui ont permis de faire carrière. »

Déjà doté d’une belle réputation en tant que joueur, Shaun Edwards devient rapidement l’un des techniciens majeurs du rugby anglais. Nommé responsable de la défense au sein des London Wasps, il en refait l’une des places fortes du rugby continental. Entre 2003 et 2011, avec une première période sous les ordres de Warren Gatland (2002-2005), il y remporte de nombreux trophées avec un Challenge Européen, deux Champions Cup, une coupe nationale et quatre sacres en championnat.

Au total, Shaun Edwards glane huit titres lors de son passage dans le staff des Wasps. En 2011, l’Anglais décide de suivre Warren Gatland au pays de Galles et passe finalement huit années avec le XV du Poireau. Jamais numéro un, il assiste le sélectionneur néo-zélandais à merveille et remporte quatre fois le Tournoi des VI Nations, avec trois Grand Chelem à la clé. Avant d’arriver au sein du XV de France, Shaun Edwards possède un palmarès de cinquante-et-un titres, rien que ça.

Mais sa réputation ne se limite pas au fait de garnir une vitrine à trophées. Du coté de la sélection galloise, il devient petit à petit une référence mondiale en matière de défense. Le rugby moderne lui doit notamment le développement de la « rush defense », cette fameuse défense inversée qui a fait tant de mal aux adversaires des Gallois (ou plus récemment lors de France-Angleterre). Fondée sur une grosse activité des défenseurs, elle permet de monter rapidement sur le porteur de ballon et de tuer dans l’œuf les attaques adverses avec un harcèlement quasi constant.

« J’ai été coaché très longtemps par une personne qui s’appelle Bernard Laporte et je sais que c’est une personne qui m’a fait énormément progresser. Et Shaun Edwards est dans le même registre, c’est quelqu’un qui ne fait pas la part des choses, détaille Serge Betsen depuis Londres, où il a côtoyé le technicien anglais chez les Wasps entre 2008 et 2011. Il est là pour faire gagner l’équipe et c’est ce qu’il s’applique à faire. » Avec Andy Farrell, père d’Owen et membre du staff irlandais, ou encore Paul Gustard (ex-Angleterre), Shaun Edwards fait incontestablement partie des meilleurs entraîneurs de la planète rugby en matière de défense. Son bilan et son palmarès sont là pour le souligner à sa place.

Rien n’est laissé au hasard

Un tel palmarès et une si belle réputation à travers la planète rugby ne naissent pas sans raison. Tout au long de sa carrière et de ses expériences successives, l’Anglais se révèle grâce à la minutie et au brio de son travail. Monstre de rigueur, Shaun Edwards ne laisse rien au hasard. 

Courtisé par son ancienne équipe de rugby à XIII à la fin de son aventure avec les pays de Galles, le technicien refuse finalement cette offre après avoir vu son souhait de travailler avec un préparateur physique spécifique ne pas être validée par la direction du club du grand Manchester. Et ce même s’il avait préalablement donné son accord pour 2020 et qu’il se retire officiellement par peur d’un « manque de préparation » de sa part.

S’il fait aujourd’hui partie des meilleurs spécialistes mondiaux de la défense, c’est qu’il n’a de cesse de peaufiner son art. Au moyen d’un arsenal technologique à la pointe, il analyse, scrute et dissèque dans les moindres détails les phases de jeu de son équipe et celles de l’adversaire. En véritable professionnel, il cherche toujours à s’améliorer et son apport, comme le diable, se cache parfois dans des détails.

Shaun Edwards (en rouge) à l'entraînement avec les joueurs du XV de France Icon Sport – Shaun Edwards (en rouge) à l’entraînement avec les joueurs du XV de France

« Il nous apporte tout sa science de la défense, concède volontiers Laurent Labit, l’un des adjoints de Fabien Galthié chez les Bleus. Mais là où Shaun Edwards est très pointu, la richesse qu’il nous a amené, c’est une expertise à l’intérieur de l’organisation, dans tous les détails qui font que l’on va encore plus perturber l’adversaire, des tâches auxquelles nous n’apportions pas souvent d’importance comme ce qu’il peut se passer après un plaquage, dans les rucks ou au niveau des trois-quarts sur les extérieurs. »

Une méthode « qui peut faire peur »

Ce travail de passionné, de mordu et presque de fou lâcheraient certains, Shaun Edwards ne le limite pas au terrain. Pour lui, chaque instant de la semaine d’un joueur professionnel doit l’amener à briller sur le pré. Une anecdote que les intéressés se refusent encore à confirmer vient résumer la manière dont Shaun Edwards conçoit son métier. 

Il se dit ainsi que Lawrence Dallaglio, champion du monde 2003 avec l’Angleterre et véritable mythe du côté des Wasps a eu l’heureuse surprise de voir Shaun Edwards l’attendre un jour dans la cuisine de son domicile londonien à Richmond. L’ancien troisième-ligne n’a alors aucune idée de comment son coach a réussi à entrer chez lui et se voit obliger de l’écouter lui donner quelques consignes avant de s’en aller comme si de rien n’était. Un moment entré depuis dans la légende de Shaun Edwards.

Shaun Edwards avec l'équipe du pays de Galles au Stade de France en 2017 Icon Sport – Shaun Edwards avec l’équipe du pays de Galles au Stade de France en 2017

Les joueurs du XV de France semblent déjà avoir pris conscience de l’exigence de leur nouvel entraîneur. Interrogé sur le sujet lors d’un point presse des Bleus en marge du Tournoi des VI Nations, Jefferson Poirot ne s’en cache pas. Shaun Edwards fait presque peur tant il pense rugby, mange rugby, bref respire rugby. 

« Que craindre? Un matin, on va se réveiller et il va être dans notre chambre et il va nous dire de ne pas laisser de ballons faciles. Et ce jour-là, ce sera notre pire cauchemar je pense, plaisante le pilier et l’un des vice-capitaines du XV de France. On craint qu’il vienne nous réveiller la nuit pour nous le dire parce que vu qu’il nous le dit toute la journée, il va bien passer à l’étape supérieure et venir nous susurrer dans l’oreille la nuit. Ça peut faire peur quand même. (Sourire.) »

Energie communicative

Shaun Edwards ne laisse aucun répit à ses joueurs à l’entraînement ou même pendant les matches. Toujours sur le qui-vive, papiers à la main et prêt à faire entendre son fort accent de Wigan, il veille au replacement et à l’application de ses protégés dans leurs tâches défensives. Qui aime bien châtie bien, et visiblement Shaun Edwards adore les joueurs du XV de France. De l’avis de tous, sa simplicité et sa franchise font de lui un homme sympathique (tant que l’on réussit tous ses plaquages!). 

« Il donne l’impression de n’être qu’une seule chose mais ce n’est pas le cas, explique encore Mike Cleary. Shaun, ce n’est pas seulement de la peur, de l’émotion et quelqu’un de volubile. C’est aussi quelqu’un de vraiment brillant et empathique envers ses joueurs, il se connecte avec eux. […] C’est aussi un bon gars avec qui aller prendre un verre. Il est très franc. Il a les pieds sur terre. Même si son bilan est exceptionnel, c’est quelqu’un d’ordinaire. Si vous le traitez avec respect, il vous traite avec respect. »

Shaun Edwards Icon Sport – Shaun Edwards

Les joueurs, justement, ce sont probablement eux qui parlent le mieux de leur entraîneur. Shaun Edwards semble faire l’unanimité par son caractère profondément humain, aussi bien chez les anciens des Wasps que les petits nouveaux du XV de France. « J’ai tout de suite senti quelque chose de différent avec ce mec. J’ai pu ressentir son intensité. C’était un mec différent des autres, se rappelle Joe Worsley, ancien troisième-ligne légendaire des Wasps et de l’Angleterre et désormais entraîneur de la défense du Castres Olympique. Sur sa méthode, quand je songe à un moment précis, je pense tout de suite à quand il parlait. Je pense à cette capacité à créer de l’engagement et l’investissement énorme des joueurs. » Mais celui qui a finalement embrassé la même carrière que son ancien coach n’est pas le seul à souligner l’importance de l’affect dans le fonctionnement d’Edwards. « C’est un entraineur passionné et passionnant parce qu’il vit et fait tout a 100.000 à l’heure », résume même Serge Betsen.

Capable de très bons discours pour motiver son équipe, Shaun Edwards a déjà séduit une partie de l’effectif tricolore lors de ce Tournoi des VI Nations, et notamment les hommes de l’ombre du pack. Ces joueurs dont le travail défensif s’offre un passage sous le feu des projecteurs depuis quelques semaines. « C’est un personnage, quelqu’un qui est passionné, qui a énormément de convictions dans ce qu’il fait, lance le jeune troisième-ligne François Cros à son sujet. Et il nous apporte beaucoup de son énergie, de sa hargne et de son envie de bien faire. Il fédère autour de lui et on a tous envie de le suivre. » Un avis partagé par le deuxième-ligne des Bleus Paul Willemse avant le déplacement à Cardiff: « C’est très précis, il montre le truc le plus important. Mais c’est sur le terrain qu’il montre le plus d’énergie. C’est ça qu’on adore. »

Le XV de la Rose, un problème de timing

Entre son bilan remarquable, sa science du rugby dans ses aspects défensifs et sa capacité à motiver et transcender les joueurs, difficile de croire que l’Angleterre n’a pas réussi à mettre la main sur un entraîneur tel que Shaun Edwards. On en viendrait presque à se demander comment le XV de France a convaincu le natif de Wigan de rejoindre l’Hexagone. Certes, le soleil et les bons vins, dont il est amateur, ont joué. Mais ce n’est pas tout. Force est de constater que son arrivée au sein de l’encadrement tricolore tient aussi bien à la chance qu’à une réelle volonté de la FFR. 

Très rapidement en vue auprès des dirigeants de la Fédération anglaise (RFU) après ses débuts remarquables avec les London Wasps, la sélection tente de l’attirer. Si le projet sportif peut lui convenir, Shaun Edwards ne franchit pas le cap pour des raisons personnelles. « Il y a eu un moment je crois, quand Andy Robinson était sélectionneur (2004-06, ndlr), où la Fédération anglaise lui a fait une offre, l’a approché, explique Mike Cleary. Mais il venait de perdre son frère Billy Joe Edwards dans un accident de voiture. Il était bien plus jeune que lui et semblait être un joueur prometteur. Shaun Edwards était alors aux Wasps et je pense qu’il a pris sa décision parce qu’il avait besoin de s’occuper l’esprit à plein temps. Le rugby international n’est intense que pendant six semaines et donc je pense que c’est pour cela qu’il a refusé cette offre. »

Shaun Edwards avant le match des Bleus contre l'Italie en février 2020 AFP – Shaun Edwards avant le match des Bleus contre l’Italie en février 2020

Après la Coupe du monde 2019, avec le départ annoncé de Paul Gustard vers le club des Harlequins, le XV de la Rose semble avoir tenté de contacter Andy Farrell avant de finalement se renseigner auprès de Shaun Edwards. Trop tard, la FFR et Bernard Laporte se montrent plus prompts et obtiennent l’accord d’une pointure pour intégrer le staff de Fabien Galthié jusqu’en 2023. « La France lui avait fait une bonne offre avec un contrat de quatre ans et demie, explique Mike Cleary. De là où il vient, la sécurité de l’emploi est importante. La France lui a fait une offre concrète et c’était important pour lui. Tout le monde se dit que c’est un très bon coup de la FFR. Le crunch a été une mise en lumière positive pour lui. »

Pour Joe Worsley, la venue de Shaun Edwards en France n’a rien d’une surprise tant le coach aime se frotter à de nouvelles aventures et s’ouvrir à de nouvelles méthodes: « Il aime l’expérience, voir les autres façons de travailler. Il aime voir les autres sports, il se montre très curieux. Donc ce n’est pas une grosse surprise. » Voilà peut-être l’une des raisons qui ont conduit l’ancien adjoint de Warren Gatland à délaisser le XV de la Rose pour le XV de France.

La France prétendante en 2023 grâce à lui?

Les récents résultats des Bleus lors du Tournoi des VI Nations suscitent de l’enthousiasme auprès des supporters tricolores. Outre l’objectif de gagner un premier titre depuis 2010, le XV de France espère enfin mettre la main sur la Coupe du monde. Avec une équipe jeune mais talentueuse, une compétition à domicile et un staff à la pointe, le rêve est permis. « Si Shaun Edwards reste pour les quatre ans, on verra une facette de cette équipe de France que l’on n’a pas vu avant, s’enflamme Joe Worsley, titré lors de la Coupe du monde 2003 avec l’Angleterre. Il y aura de la discipline, de la pression en défense. Etre champion du monde va être plus possible avec lui dans le staff. » 

Alors que la presse d’outre-Manche garde affection et respect pour lui, et se réjouit de le voir réussir même dans le camp d’en face, Mike Cleary confirme: « De l’extérieur, le XV de France possède un excellent staff avec Galthié, Ibanez, Edwards et les autres personnes. Ils donnent l’impression d’avoir une bonne idée de ce qu’ils veulent faire et de comment y arriver. Cela fait dix ans que la France n’a pas gagné de titre mais l’équipe a désormais plus de structure et de solidité. Et Shaun en fait partie. La France peut être un très gros prétendant au titre. » Serge Betsen, lui, « espère que ce n’est que le début avec lui et qu’il y aura un succès retentissant dès ce Tournoi des VI Nations ».

Avant d’espérer remporter pour la première fois le Mondial, le XV de France doit d’abord poursuivre sa reconstruction et gagner en confiance. Le meilleur moyen d’y parvenir? Enchaîner les victoires afin d’asseoir sa domination sur le Tournoi des VI Nations. Et pour l’emporter, la sélection tricolore peut compter sur Shaun Edwards et des bases solides en défense. Un Anglais pour aider la France à régner sur le monde… Une ironie so British mais surtout une vraie chance pour les Bleus.

https://rmcsport.bfmtv.com/rugby/xv-de-france-shaun-edwards-il-fait-peur-mais-il-va-faire-gagner-les-bleus-1861390.html

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